L’Ennemi Intime pose la double surprise de traiter de la guerre d’Algérie et d’être un film de guerre français. Si le conflit algérien voit ses représentations – au cinéma, notamment – dégeler (cf. la très large production sur le sujet depuis dix/vingt ans) et les tabous tomber peu à peu, le genre de la guerre reste très peu tenté dans les réalisation hexagonales, où l’on tend à considérer que, colonisé par Hollywood, le film de guerre est un apanage américain.

L’Ennemi Intime est un film réalisé par Florent-Emilio Siri. Réalisateur peu connu, il a commencé dans les clips musicaux (IAM, Pow Wow…) avant de tourner quatre longs-métrages, dont deux d’action – Nid de guêpes en 2002, et Hostage en 2005 – à Hollywood, justement, et avec Bruce Willis. Ce palmarès rapidement confectionné lui permet de se lancer dans un nouveau genre, aussi ambitieux que le sujet qu’il veut traiter, et pour lequel il reçoit l’aide de Patrick Rotman (célébrité du documentaire, surtout du documentaire de guerre et particulièrement de la Guerre d’Algérie) qui en a écrit le scénario.

L’Ennemi Intime se situe en pleine guerre d’Algérie, et pas dans les bureaux ou les caveaux des QG de police, mais sur le terrain, au cœur des opérations du plan Challe contre le FLN. Un jeune lieutenant idéaliste, appelé, débarque au milieu d’un conflit sale qui ne veut pas dire son nom, découvre ses horreurs, et tente de leur résister en gardant foi dans son humanité. Les personnages – au moins par leur nom – sont emblématiques, voire – ce qui a été reproché au réalisateur – stéréotypés : on retrouve le jeune officier face à ses supérieurs méchants, l’idéaliste contre la brute, l’humaniste contre le fêlé, le volontaire contre le vieux baroudeur de l’active… avant que les étiquettes ne volent.

Au cœur du récit, on trouve, comme s’ils devaient rappeler la défaite, l’amertume, les profonds paradoxes aussi, les anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale et de l’Indochine (la photo de la Congaï dans le portefeuille du sergent). La toile de la guerre est ici bien choisie : d’un côté, elle reflète la violence du conflit terrestre comme celle de celui qui couve dans les êtres ; elle rappelle d’autre part la complexité et le paradoxe des forces en présence : le prisonnier fellaga exhibe sa médaille gagnée contre les Nazis avant d’être abattu par un autre ancien des troupes coloniales, harki ; un ancien résistant torturé par la Gestapo qui s’occupe des interrogatoires… Sur les neuf fondateurs historiques du FLN, quatre sont des anciens sous-officiers de l’armée française. L’ennemi proche, l’intime, c’est celui avec lequel une Histoire s’est partagée et qui doit se déchirer.

Peuplé de plans à la Sergio Leone, d’actions sèches et de paysages magnifiques, le film refuse de prendre parti, dans un souci « d’objectivité d’historien », de rejet du manichéisme ; la violence est donc omniprésente dans toute sa cruauté et dans les deux camps. Même s’il montre, chronologiquement, d’abord la violence issue du FLN, puis la réponse de l’armée française. Mais Siri cherche d’abord à ausculter ce qui se passe dans la tête d’un soldat qui perd progressivement la raison, à montrer comment d’honnêtes hommes plein d’idéaux peuvent se transformer en bourreaux atroces, et surtout, à quel moment ils basculent, pour devenir des animaux, des tortionnaires sans conscience. Les  hommes engagés dans ce combat vont découvrir qu’ils n’ont comme pire ennemi qu’eux-mêmes. Ici, la lutte intime, c’est celle qui éclate contre sa propre barbarie.

L’Ennemi Intime n’a toutefois pas l’ambition de livrer une réflexion sur le conflit en lui-même mais de seulement restituer des faits : il veut être un film de guerre, un grand spectacle, une superproduction avec stars : pas de Stallone ou de John Wayne, mais au moins le duo Dupontel & Magimel. Le film a coûté 10 millions d’euros, ce qui est pas énorme, surtout pour le genre (deux à trois fois moins que pour Bienvenue Chez Les Ch’tis, La Môme, Les Bronzés 3…).

A la sortie du film en 2007, la critique est largement divisée. D’un côté, L’Ennemi Intime est élevé à la dignité de « Platoon version française », une œuvre courageuse, poignante, douée d’une mise en scène réaliste et qui, comme l’a fait Indigènes un an auparavant, a permis de (re)susciter un questionnement sur l’Histoire de la colonisation, qui demeure chatouilleuse. D’un autre, on est déçu, on liste les reproches. D’abord, on ne s’étonne pas de l’évolution du lieutenant Terrien, c’est attendu, sans suspense. On regrette l’influence du documentaire, qui fait penser à un enchaînement peu construit, une succession aléatoire de scènes portant sur un thème précis, le tout dans un style très pédagogique. Enfin, on conteste même son réalisme, criant à la simple surenchère d’effets et de musique, et au recours intensif aux scènes « dégueulantes de pathos qui pourtant n’émeuvent pas ». Le débat est loin d’être terminé ou exhaustif. Pour vous faire une idée, voyez-le, vous n’y perdrez, de toute façon, rien.

Guillaume

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