Nous amorçons avec La Rose pourpre du Caire notre premier cycle, celui intitulé « Cinéma dans le cinéma ». Ce cycle est centré sur la question du cinéma à l’intérieur du cinéma, c’est-à-dire quand le cinéma choisit de parler de lui, de ses formes, ses objectifs, son rôle ; il se glorifie, se ridiculise, se dramatise, mais s’interroge toujours sur ce qu’il est.

À ce titre, La Rose pourpre du Caire est certainement l’archétype même du cinéma dans le cinéma. Il s’agit d’un film de Woody Allen, réalisé en 1985. Durant la Grande Dépression américaine, Cécilia, une jeune serveuse dont le mari est chômeur, joueur et fainéant, trouve sa
raison de vivre dans les films qu’elle va voir au cinéma. L’un d’eux, « La Rose pourpre du Caire », l’émeut particulièrement : hypnotisée par
l’histoire, l’aventure, les personnages, le romantisme, elle tombe sous le charme de l’un des personnages, un archéologue aventurier. Elle aime tellement le film qu’elle retourne le voir tous les jours, et même plusieurs fois par jour, pour oublier. Lors d’une énième représentation, l’aventurier remarque qu’elle est venue voir le film plusieurs fois et, touché, décide de sortir de l’écran de projection pour aller à la rencontre de la jeune femme, afin d’entamer une idylle improbable.

Ce synopsis irréel cache l’un des films les plus réussis de Woody Allen. Le réalisateur, qui s’est fait depuis longtemps un devoir de
cristalliser les facettes de la crise existentielle de l’homme moderne, a choisi ici une comédie humaine de portée universelle pour parfaire son sujet. Étrangement, il n’apparaît pas dans son film, contrairement à la majorité de ses autres réalisations. Mais le personnage de Cécilia, interprété avec justesse par Mia Farrow (et on a envie d’ajouter « pour une fois »), est son plus parfait alter ego : un personnage solitaire, désabusé, perdu, voire même paumé, qui découvre l’autre, et vit une aventure impossible et enrichissante, sans pour autant la bouleverser radicalement. C’est par ailleurs le personnage de Cécilia qui rythme le récit : chez Allen, ce sont les protagonistes qui font avancer l’intrigue, et qui déterminent tout le film.

La Grande Dépression et les années Reagan marquent l’époque où le cinéma cherche à faire revivre le rêve américain : les westerns de John Ford assomment le spectateur avec les grands espaces, le triomphe de l’Amérique, les hommes qui, malgré les difficultés, entament leur Chevauchée fantastique puis retour triomphant d’un cinéma qui glorifie la force de l’Amérique, la puissance de la Nation. Allen semble ici dans le chemin inverse. Cette illusion rompt avec la réalité du quotidien de Cécilia, dont le travail, éphémère, parvient à peine à lui assurer une vie décente.

            La Rose pourpre du Caire est avant tout un film sur la distinction entre réel et illusion. Réel du quotidien tragique d’une Amérique frappée en son sein par la crise économique, illusion de l’art qui vous fait oublier la douleur le temps d’une projection. Réel des difficultés financières et de la souffrance perpétuelle ; illusion de la magie du cinéma qui ne dure qu’une heure et demi et se dissipe trop vite. Cette dualité, qui est si chère à Woody Allen, est accentuée par des procédés cinématographiques simples mais ingénieux : alors que la salle de cinéma est baignée dans l’obscurité, l’écran diffuse des images blanches, lumineuses, où les personnages bougent, sourient, se parlent, s’émerveillent. Tout un contraste, en une image.

Mais il faut insister sur le fait que le film de Woody Allen est avant tout un film sur le cinéma et sur sa magie. Alors qu’on lui demandait pourquoi il n’avait pas fait de happy-end, Woody Allen ne pouvait que répondre : « C’est un happy-end ». En regardant la fin, on a du mal à comprendre son propos, sauf si l’on admet que le cinéma est cet happy-end. De retour au cinéma, Cécilia admire Fred Astaire chanter « Heaven, I’m in heaven ». Vaincue par la réalité comme par l’illusion, elle s’est à nouveau réfugiée dans le cinéma, qui est son paradis à elle.

Grégoire

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