Grand gagnant de la dernière édition des Césars avec quatre récompenses (meilleur réalisateur, meilleur montage, meilleure musique, meilleure adaptation), The Ghost Writer est un film saturé des obsessions de son auteur autour de la persécution, de l’ambiguïté et de la manipulation. C’est aussi un régal pour les méninges des amateurs de thrillers politique.

Le dernier film de Roman Polanski est un pur objet de subtilité et d’ambiance en même temps qu’une remarquable leçon de cinéma. Diablement
efficace, The Ghost Writer, adaptation du roman de Robert Harris, peut sans doute être considéré comme son meilleur film dans le genre depuis Frantic, réalisé en 1988…

C’est la vieille histoire de l’homme ordinaire, tellement ordinaire qu’il reste anonyme, pris dans la tourmente des révélations de secrets d’Etat… sauf que le récit du pion sur un échiquier politico-judiciaire trop grand pour lui, scénario rebattu, est ici mis à profit d’un réalisateur dont la mise en scène, d’une redoutable main de maître, est au sommet de son art.

Chargé d’achever les mémoires d’un ancien premier ministre britannique, Adam Lang (Pierce Brosnan), un écrivain à succès spécialisé dans
ce genre de travail (Ewan McGregor, d’une sobriété parfaite) pense avoir déniché la meilleure affaire de sa carrière… mais voilà : le passé sulfureux du premier ministre refait surface sur de sombres histoires de crimes de guerre (une implication directe dans la torture de ressortissants britanniques par les services secrets américains, au nom de la lutte contre le terrorisme)… L’écrivain accepte de se retrouver isolé sur une petite île au large de la Nouvelle-Angleterre, couverte de landes désertes, balayé par les vents furieux et la pluie battante, et peuplé de rares habitants un brin étranges – l’île où le premier ministre, accompagné de sa femme et de sa petite équipe, se réfugie pour échapper au tribunal international de la Haye. Une fois le décor planté, avec en fond sonore la grande rumeur incessante de la mer, le mystère et l’angoisse, pesante, vont crescendo.

Dans cette atmosphère malsaine, la manipulation collective règne en maître : celle exercée par un premier ministre charismatique et pourtant médiocre sur son nègre, celle du professeur (l’inquiétant Paul Emmett, joué par Tom Wilkinson) sur le premier ministre, celle de Ruth Lang (Olivia Williams) sur son mari et le nègre… Les mensonges et les faux-semblants transpirent de dialogues éloquents : au delà de la révélation de scandales politiques et de la mainmise d’une vision stratégique d’un pays sur un autre, le film en dit long autant sur la position inconfortable d’un nègre devenu à la fois confident et victime d’un homme d’Etat que sur les manœuvres médiatiques politiciennes. Au début témoin presque détaché, l’écrivain fantôme est pris dans un dilemme entre la mission laborieuse qu’il doit effectuer, et son désir d’enquêter jusqu’au bout pour savoir qui est vraiment Adam Lang.

Loin d’être naïf de tout ce jeu de dupes dont il est lui-même une « composante », le personnage incarné par Ewan McGregor, sorte de Roger
Thornhill moderne (« La mort aux trousses » n’est jamais très loin…) se rend compte qu’il se trouve pris au piège, à tout point de vue : il n’est
pas seulement emprisonné dans une villa high-tech froide et désincarnée, il est enfermé dehors, par les éléments hostiles, les objets mêmes (le GPS de la voiture…), la fureur de la meute des manifestants, l’interdiction de se faire remarquer – se distille ainsi progressivement une ambiance magistrale de tension étouffante, servie par un cadrage impeccable (on notera aussi le formidable plan-séquence sur le passage de main en main du bout de papier révélateur à la fin du film).

L’œuvre de Polanski a toujours été marqué par ses hantises et ses obsessions – on en retrouve certaines dans son dernier film : l’univers du huis clos, les thèmes de la paranoïa, du complot, de l’oppression, d’un homme ordinaire persécuté – et cette touche d’ironie imparable, parfois acide, toujours pertinente. D’autre part, les coïncidences sont troublantes entre des éléments, des thèmes de The Ghost Writer et la situation juridique du réalisateur franco-polonais ; ainsi, son assignation à résidence figure comme une résonance à la réclusion forcée, dans le film, d’un ancien Premier ministre britannique afin d’échapper à la justice internationale – le personnage est nettement inspiré de Tony Blair, surnommé « le caniche de George W. Bush » pendant ses années de fonction, de 1997 à 2007. Tony Blair, qui fait à partir de janvier 2010, autre coïncidence, l’objet d’une enquête officielle dans son propre pays.

Le final est déroutant, frustrant, esthétiquement de toute beauté – ces feuilles qui révèlent un secret abandonné au vent, éparpillées comme celles que tente vainement de rassembler le jardinier. Il laisse beaucoup de questions en suspens (trop ?) mais ne fait qu’obéir, en même temps, à la vision « polanskienne » du pessimisme : le coup de théâtre ne marque qu’une victoire dérisoire de « l’homme de l’ombre » sur la vérité, immédiatement écrasé par un second coup de théâtre. Chez Polanski, le pire et la tension ne sont jamais à leur paroxysme au moment où on le croit.

Sébastien

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